Depuis la chute de Morsi, la confrérie des Frères Musulmans est fragilisée. Une crise interne de la confrérie a déclenché beaucoup de réactions en Egypte et à l’étranger.

Certains militants ont même parlé de tentative de coup d’Etat au sein de la confrérie. L’enjeu est tout bonnement la survie du mouvement, les finances, le recours ou pas à la lutte armée…

Pour comprendre les tenants et les aboutissants de la crise interne, nous avons épluché tous les communiqués publiés par les deux parties.

Scissions successives au sein de la confrérie.

Une crise a commencé à la chute de Morsi entre deux courants. Le premier courant représente le pouvoir des « vieux », les dirigeants historiques, avec à sa tête Mahmoud Ezzat mandaté par le guide suprême officiel Badie (qui se trouve en prison) pour assurer la fonction du guide suprême par intérim. Il est accompagné par Mahmoud Hussein, secrétaire général de la confrérie et Mohammed Abdel-Rahman en charge de la confrérie à l’étranger. Talaat Fahmi est le porte parole officiel de ce courant.

L’autre courant, celui des « jeunes », a à sa tête Mohamed Kamal, considéré par les dits jeunes comme étant le vrai guide suprême. Mohamed Kamal est en exil, il est recherché en Egypte pour plusieurs procès. Avec lui, on trouve Muhammad Muntasir, ancien porte-parole de la confrérie qui est le responsable de la coordination et de la communication avec les médias. Le courant des jeunes a demandé la dissolution de la confrérie et sa scission en deux.

Talaat Fahmi, le porte parole officiel (nommé par le courant « vieux » de Mahmoud Hussein) a reconnu l’existence de la demande de scission de la confrérie. Une demande qui pour lui est suicidaire. Dans plusieurs courriers, il explique qu’il est submergé par des tentatives de diviser les instances juridiques et institutionnelles au sein de la confrérie. Une tentative de coup d’état selon lui sur l’héritage et méthodes de l’organisation. Talaat Fahmi a expliqué que la crise remontait à 2014, après l’évacuation de Rabia et l’absence des dirigeants de la confrérie suite à leurs arrestations. Huit membres du Bureau ont alors nommé six militants et créé un comité chargé de la gestion de la crise en Egypte. A peine mis en place, ce comité a préconisé de nouvelles élections internes, limogé le guide suprême et suspendu Mahmoud Hussein (secrétaire général de la confrérie).

Aussitôt, Mohammed Abdul Rahman Al-Morsi (courant vieux), responsable du Comité administratif suprême et de la direction de la confrérie à l’intérieur de l’Egypte, fidèle à Mahmoud Ezzat, a décidé de geler la participation plusieurs membres de la dissidence : Ahmed Abdel-Rahman, Amr Darraj (ancien ministre de la coopération internationale du gouvernement de Morsi), Yahya Hamed, Hussein Kazaz, Gamal Hashmat, Oussama Suleiman, Taher Abdul Mohsen, Ayman Abdel-Ghani et Muhammad Bashlawi.

Mohammed Abdul Rahman Al-Morsi a invité les membres de la confrérie à respecter la discipline et à soutenir les dirigeants des Frères musulmans en Egypte, le Guide suprême Mohammed Badie ainsi que son adjoint Mahmoud Ezzat et ses adjoints en Egypte et à l’étranger. Il a demandé de respecter la ligne du bureau et du Conseil de la Choura général élu en 2010. Mohammed Abdul Rahman Al-Morsi a aussi dissout le bureau des Frères musulmans égyptiens à l’étranger, accusant ses membres d’avoir usurpé le pouvoir et d’avoir rejeté des décisions de la Confrérie et ses institutions.

Amr Darrag

De son côté, le bureau des Frères musulmans égyptiens à l’étranger a refusé sa dissolution et a accusé Mahmoud Ezzat de ne pas soutenir le mouvement révolutionnaire que le bureau représente. La confrontation a été encore plus violente quand quatre dirigeants, Mohamed Bashmawi, Abdel Hafez El Sawy, Ayman Abdel-Ghani et Taher Abdul Mohsen ont annoncé leur démission du bureau à l’étranger refusant ainsi de travailler hors cadre institutionnel de la confrérie.

 

Quel est le fond de la crise ?

Les « jeunes » accusent les dirigeants historiques, les « vieux » d’avoir restructuré radicalement la confrérie pour contrôler l’organisation, et détenir le pouvoir absolu que ce soit sur le plan organisationnel ou idéologique. Ils accusent aussi la direction d’être responsable de la plupart des crises de la confrérie dans la période post-révolutionnaire. De ne pas impliquer les jeunes dans la prise de décision, et d’avoir fait alliance avec les militaires.

Plus grave, les « jeunes » reprochent à la direction composée du guide suprême Mohamed Badie et son adjoint Khairat Al-Shater et Rashad al-Bayoumi et d’autres qui sont actuellement en prison, mais également à Mahmoud Ezzat, Mahmoud Hussein et Mahmoud Gazlan, la stratégie qui a été adoptée après la dispersion de l’occupation de Rabia. Ils leur attribuent une part de responsabilité dans l’effusion du sang.

Le plus important désaccord est le recours ou non à la violence révolutionnaire.

Dans le communiqué « Jeunes Musulmans » paru dans un article paru dans Sasa Post*, en date du 30 mai 2015, les « jeunes » reprochent aux « vieux » leur stratégie : « La génération des doyens estime que tout affrontement avec l’Etat égyptien sera un échec et aboutirait à de graves conséquences pour le groupe à court et à long terme. De là, la confrérie doit coexister avec l’État et l’État doit un jour ou l’autre revoir sa position et s’engager avec les Frères musulmans dans un processus de négociation ».

Les « jeunes » considèrent que les dirigeants historiques ont été dans le déni quand ils affirmaient que Sissi n’allait pas recourir au coup d’état. Ils reprochent aux doyens l’adoption de la lutte pacifique comme stratégie qui aurait conduit à une perte de temps et à l’échec.

Les jeunes Frères Musulmans expliquent la crise de leur point de vue : « Les doyens ont eu recours à la «résistance passive». Leur priorité étant la survie quel que soit le sacrifice qui a coûté des vies. Cette génération a adopté “la lutte pacifique absolue” comme unique outil unique pour gérer le conflit actuel avec l’État. Mais la génération de la révolution trouve qu’il faut une transformation complète de l’état afin de venir à bout de la corruption. Cette génération ne négocie pas avec un état qu’ils savent être corrompu… Cette génération adopte la stratégie de la « résistance active », pour qu’elle deviennent actrice en adoptant le principe du droit à la légitime défense. Une génération qui ne met pas de limite quant aux choix des outils qu’elle peut utiliser face aux circonstances actuelles. C’est pour cela que nous avons trouvé des actions qui visent les institutions de l’état et ses infrastructures vitales, comme par exemple les transformateurs d’électricité ».

Dans leur dernier communiqué paru le 30 mai 2015 sur le site de arabia21 , ils disent qu’ »il faut en finir avec ce choix binaire et se libérer des limites que nous nous imposons au détriment des objectifs, la crise ne se limite pas aux choix entre la lutte pacifique ou autre mais il s’agit de notre capacité à relever le défi historique … « .

Amr Darrrag, un des membres du bureau de la confrérie à l’étranger revendique le droit de ces jeunes à participer aux instances de direction de la confrérie. Bien qu’il nie avoir encouragé la lutte armée.

Le 14 aout 2015 Amr Darrrag publie sur sa page Facebook plusieurs appels pour le droit de venger les morts incitant à appliquer la loi du talion. C’est à dire oeil pour oeil et dent pour dent.

 

Qaradawi offre sa Médiation

Youssef al-Qaradawi, qui représente pour les Frères Musulmans une autorité spirituelle, a proposé une médiation qui a été acceptée par les deux courants.

Qaradawi, après avoir longuement discuté avec les représentants de deux équipes, fait une proposition mardi 26 janvier. Elle est signée par des religieux proches des Frères Musulmans. Il demande l’unité et le respect de la voie révolutionnaire pacifique (qu’il rejette lui même régulièrement).

«À la lumière de ce qui est devenu clair pour moi après ces réunions et délibérations, et après avoir écouté les différents points de vue, et après avoir vu les protagonistes de la crise, et dans l’intérêt de l’avenir de la confrérie et son message, je demande aux dirigeants de la confrérie et à ses membres d’accepter l’unité, de réunir les efforts, de travailler afin d’atteindre les objectifs de la confrérie et d’améliorer son efficacité, afin d’être capable de faire face aux grands défis qui se déroulent en Egypte et dans la région qui l’entoure « .

Qaradawi appelle « à protéger les institutions et de faire évoluer les réglementations, à organiser des élections générales de toutes les instances à l’intérieur du pays et à l’étranger et de les organiser le plus rapidement possible ».

Il a également appelé à « respecter la voie révolutionnaire pacifique » et a invité les différents courants à « travailler et coopérer ensemble et arrêter de mener des batailles les uns contre les autres dans les médias, de ne plus faire des communiqués ou prendre des décisions qui pourraient blesser, et qu’ils soient à la hauteur de la responsabilité pour soutenir leurs frères et faire face à leurs ennemis ».

L’ex ministre de la coopération internationale et un des dirigeants du bureau des Frères Musulmans à l’étranger, Amr Darrag, a déclaré lors d’une émission* : « le bureau des Frères Musulmans à l’étranger, même si le mandat de notre bureau élu n’est pas arrivé à terme de son mandat, est prêt à entrer dans le processus électoral. Le bureau a décidé de faire appel à un certain nombre de jeunes pour qu’ils participent aux responsabilités en cette période de transition »

Le bureau de la direction de l’orientation et du guide suprême a promis quant à lui d’organiser au plus vite les élections avec l’intégration des jeunes et des femmes. Quand à la violence, chacun choisira. Quelques jours après ce « compromis », le courant « jeune » a publié un nouveau règlement, le courant « vieux » a protesté contre la publication de communiqués et plusieurs ulémas Frères musulmans ont remis en cause la légitimité de Qaradawi.

Serenade Chafik
PS : La crise étant loin d’être finie, nous compléterons régulièrement ce papier.

Publié le 08 février 2016  : http://www.ikhwan.whoswho/blog/archives/9852

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