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Sérénade Chafik

Mois

avril 2016

Pourquoi la colère gronde en Egypte suite aux accords avec l’Arabie Saoudite sur les îles Tiran et Sanafir

A grands renforts médiatiques, le gouvernement et les opposants publient des documents qui valident ou non cet accord. Les uns prétendent que les îles étaient des propriétés de l’Arabie Saoudite, les autres infirment ces allégations officielles.

« L’Egypte n’est pas à vendre »

« L’Egypte n’est pas à vendre » est le nouveau slogan des formations et organisations politiques de l’opposition pour appeler au renouveau de la mobilisation révolutionnaire.

Dans le cadre de la guerre de six jours de juin 1967, l’Arabie Saoudite avait permis à l’Egypte de prendre le contrôle des îles Tiran et Sanafir en 1950, à la suite du blocus du détroit de Tiran par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui voulait empêcher l’acheminement des aides à « Israël » via la mer Rouge.

Après les accords de Camp David signés en 1978, Israël se retire des deux îles et l’Egypte reprend le contrôle sous la surveillance d’une force Multinationale et de la FMO (Force Multinationale d’Observateurs au Sinaï) mise en place à partir de 1982. Les deux îles sont sans eau potable, et sont actuellement inhabitées.

Les manœuvres opportunistes des Frères musulmans

Cette occasion n’a pas échappé à la manipulation des Frères musulmans. Une occasion inespérée pour eux de redevenir un allié des forces de l’opposition. Aussitôt ils rédigent un appel publié par les Frères musulmans à l’étranger. Si chaque année pour la journée ils dédient la journée de la terre pour « la libération d’El Kods » (Jérusalem, considérée par la confrérie comme terre musulmane) et pour « la libération de la Palestine colonisée par les « JUIFS ».

Cette année, ils se sont adaptés à la revendication populaire et ont annoncé que cette journée du 15 avril serait consacrée à la défense des îles égyptiennes contre le Maréchal Sissi, le traître qui a vendu « nos terres et notre honneur » et qui par cet accord réalise les intérêts d’Israël. La mobilisation est importante, elle prend sa source dans l’idéologie nationaliste ravivée, le chauvinisme blessé, qui repose sur la théorie du complot sioniste.

Dans plusieurs villes, le 15 avril, les manifestants, à l’instar des Frères musulmans, baptisent ce vendredi de manifestations: Journée de la terre.

À partir de ce moment, l’appel à manifester prend une fâcheuse tournure. Le parti « L’Egypte Forte » de Abd El Foutouh (un dissident de la confrérie des Frères musulmans), le parti El Dostour, le Mouvement 6 Avril (qui avait appelé à la révolution et dont plusieurs cadres sont membres ou sympathisants de la confrérie des Frères musulmans) et les Socialistes Révolutionnaires (extrême-gauche) organisent une caravane à destination des îles afin d' »obliger le gouvernement à ne pas se soumettre à Israël et afin d’annuler tous les accords avec Israël et en premier lieu les accords de Camp David ».

Dorénavant, ce sont les Frères musulmans qui donnent le tempo. Si certains n’y voient pas d’inconvénient, beaucoup d’organisations ne savent pas que la confrérie se cache derrière ces mots d’ordre.

« La même ambiance qu’en 2011 »

Le jour de ce vendredi de la terre, par la voix du porte-parole de la direction du Guide suprême, la confrérie salue les mobilisations en Egypte. Le Guide suprême dit dans son communiqué: « c’est la même ambiance qu’en janvier 2011 (…) toutes les initiatives nous sont précieuses, surtout celles qui défendent la terre qui représente notre honneur et la justice (…) j’appelle toutes les forces à l’union ».

Les 15 et 25 avril 2016, les activistes espéraient un retour des flammes révolutionnaires. Ils présentent les manifestations comme spontanées, or le 25 avril, une fois libéré après quelques heures de détention par les force de l’ordre, le journaliste français F. Hume-Ferkatadji tweete:

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Mais il n’y a pas eu de mobilisations pour…

C’est avec amertume que je fais ce constat:

Il n’y a pas eu de mobilisations alors que 94% des égyptiennes sont excisées et qu’à l’heure où je publie ce commentaire, des centaines de petites filles sont sous la lame du barbier.

Il n’y a pas eu de mobilisations alors que nous avons le code de la famille le plus infâme de la région et que les droits des femmes ne sont sur aucun agenda politique.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand des intellectuels et des enfants ont été condamnés à la prison pour blasphème.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand le président Sissi s’est allié aux salafistes.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand un écrivain a été condamné suite à la publication de son roman dans lequel un passage était considéré comme impudique.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand 11 homosexuels ont été condamnés pour atteinte à la pudeur parce que tout simplement l’homosexualité est considérée comme une délinquance sexuelle.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand l’Arabie Saoudite a emprisonné et roué de coups de fouet un avocat égyptien.

Il n’y a pas eu de mobilisations alors que les travailleurs égyptiens sont exploités et traités comme des esclaves par leurs tuteurs en Arabie Saoudite.

Il n’y a pas eu de mobilisations quand Sissi a confié la protection du Sinaï au Hamas.

Mais ils se sont révoltés et ont voulu la chute du régime dès que les Frères musulmans ont évoqué la probabilité qu’Israël exploite un peu de sable et quelques coquillages.

Paru le 28 avril 2016

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A mon amie Maya Surduts qui, dès le début du printemps arabe, était à nos côtés pour rappeler que les droits des femmes doivent être au coeur des soulèvements

Le soulèvement du monde arabe doit s’accompagner du respect des droits des femmes », par Nadia Chaabane, Sérénade Chafik, Suzy Rojtman, Maya Surduts
Le Monde.fr | 07.03.2011

Le monde bouge, le monde change. Des sociétés que l’on croyait immuables sont en train de secouer nos certitudes. Des dictateurs corrompus et leurs clans sont tombés coup sur coup en Tunisie et en Égypte. Le monde arabe s’embrase. Aucun pays n’est épargné du Yémen au Maroc en passant par Bahrein et l’Algérie. Des soulèvements populaires se produisent là où on ne les attendait pas. Les Libyens payent un lourd tribut pour se libérer. Tous ces peuples réclament des libertés démocratiques, écrasés sous une chape de plomb de silence. Leurs revendications sont aussi sociales : ils demandent des emplois, une autre répartition des richesses, dénoncent la corruption des régimes et exigent la transparence et la justice.
Dans cette vague déferlante qui secoue tant de pays, les femmes sont présentes à tous les niveaux de la contestation. En Tunisie, elles ont massivement manifesté le 29 janvier pour réclamer l’égalité des droits et le 19 février une première marche a été organisée pour la liberté et la laïcité. En Algérie, des associations féministes réclament depuis des années l’abrogation du Code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, et revendiquent des lois égalitaires. Dans d’autres pays, comme en Égypte, même si la voix des féministes est à l’heure actuelle beaucoup plus ténue, des femmes revendiquent l’abrogation du code du statut personnel, la mise en place d’un État laïque et leur participation à la commission pour la réforme de la constitution.
Ailleurs, la voix des féministes est carrément inaudible ou inexistante. Ces soulèvements populaires verront-ils l’émergence d’une revendication féministe d’égalité ? Nul ne peut le dire d’autant plus que dans certains de ces pays le poids des fondamentalistes musulmans et des conservateurs qui veulent cloîtrer les femmes dans des vêtements comme dans les maisons est d’importance et fait parfois craindre le pire. Pèsent aussi la pauvreté et les guerres comme en Irak et en Afghanistan. Mais l’aspiration à la démocratie, le bouillonnement révolutionnaire contre ces régimes autoritaires et corrompus sont des moments propices aux remises en cause en profondeur. Personne ne peut prédire l’avenir.
Les féministes savent que par le passé aucune révolution victorieuse n’a garanti les droits des femmes. L’histoire a prouvé le contraire. Alors quelles garanties revendiquer ? Des Tunisiennes réclament la séparation constitutionnelle entre le politique et le religieux. Celle-ci est fondamentale. Elles réclament aussi que l’égalité formelle soit gravée dans le marbre de de la Constitution.
Cette égalité formelle n’est certes pas une garantie suffisante : les démocraties occidentales le démontrent chaque jour. Mais c’est une condition sine qua non et un préalable pour toute démocratie. La meilleure des garanties reste la mobilisation des femmes elles-mêmes et des hommes qui soutiennent leurs revendications.
Pour nous féministes, les temps que nous vivons sont inédits. Inédits, car c’est la première fois dans l’histoire que nous voyons se dérouler des révolutions tout en ayant en mémoire des exemples historiques : ceux des révolutions du XXe siècle et ceux des mouvements de libération des femmes qui ont bousculé une partie du monde contemporain. Nous savons les dangers qui nous guettent mais nous savons aussi les opportunités que nous pouvons saisir.
Bientôt le 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes. A cette occasion, nous avons manifesté le 5 mars à Paris en solidarité avec les femmes des pays arabes, d’Iran et d’Afghanistan en soutien à leurs luttes et à leurs aspirations. De ces pays nait l’espoir, nous ne saurions passer à côté.
Nadia Chaabane, Sérénade Chafik, Suzy Rojtman, Maya Surduts, féministes d’Égypte, de France, de Tunisie

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/07/le-soulevement-du-monde-arabe-doit-s-accompagner-du-respect-des-droits-des-femmes_1489401_3232.html#IAC7oF2FMU3OadYS.99

Les droits des femmes, cette révolution nécessaire dans les cités

Après les émeutes de banlieues, face à ces violences autodestructrices, des plans de politique de la ville se sont succédé. Certes, les plans de rénovation urbaine étaient nécessaires mais insuffisants pour faire face à l’islamisation des cités.

On s’est refusé de voir que l’idéologie islamiste séduisait une partie de la population. Il nous est difficile d’admettre que le discours des islamistes est entendu et toléré par certains croyants musulmans.

Le nationalisme arabe prétendait que du Machrek au Maghreb, on était une oumma unique, le slogan étant « même langue, même religion, même histoire ». Cette supercherie a été majoritairement admise, outre qu’elle invisibilisait les spécificités de chaque pays, elle a laissé croire que la religion était la même pour tous.

Non seulement cette affirmation niait l’existence de citoyens chrétiens, bahaïs, juifs…, mais le nationalisme arabe a aussi nié la pluralité de l’islam. Or il existe des différences entre l’islam chiite et sunnite, se divisant eux-mêmes en plusieurs écoles, voies et sectes.

La plupart des citoyens musulmans qui se définissent comme croyants n’ont pas vu que l’islam sunnite a connu une transformation interne. Le nationalisme arabe avait donné l’illusion que le culte était unique, on l’a cru uniforme. Par cette supercherie, lorsque le fondamentalisme wahhabite a opéré son invasion, personne n’a vu le danger de cette transformation de la pratique de l’islam.

Certains jeunes musulmans apprennent les préceptes de l’islam en fréquentant des mosquées tenues par des fondamentalistes ou par les prêches véhiculés à travers des vidéos qu’ils peuvent regarder sur certains sites internet.

C’est parce que les islamistes ont offert un cocktail qui mélange des préceptes religieux et des traditions qu’ils ont été acceptés par une grande partie de la population de croyance musulmane. Cette offre ne permet aux femmes qu’un seul statut valorisant. Le statut de mère est le seul reconnu. On ne sait plus si l’expression « le paradis est sous les pieds des mères » appartient aux textes sacrés ou à la tradition.

Lors des prêches du vendredi, les imams, tout en multipliant les discours contre les femmes libres, répètent inlassablement le hadith de Mahomet:
« D’après Abou Horaira (ra), un homme vint trouver le Messager de Dieu (saw) et lui dit: Ô Messager de Dieu!, quelle est la personne qui mérite que je tienne avec elle les bonnes relations?
– Ta mère
– Ensuite?
– Ta mère
– Ensuite?
– Ta mère
– Ensuite?
– Ton père »

Ne pouvant être reconnu que par le statut de mère, les femmes investissent pleinement leur rôle et deviennent les gardiennes zélées de la coutume. En réalité, le mélange de préceptes islamiques et de coutumes proposé par les religieux finit par sacraliser la coutume. Au nom d’Allah, on réconforte le conservatisme.

Les années passant, l’idée du « bled », sublimé et fantasmé, demeure figée et le retour improbable, alors, aidé du discours religieux -communautariste- racialiste, on va reconstituer l’organisation sociale du pays maternel, non pas tel qu’il a évolué mais tel qu’il a été gravé dans la mémoire.

Les femmes devenues mères, seul statut honorable et valorisé, sauvegardent des us et coutumes d’un autre temps. Par peur du châtiment d’Allah, et par crainte d’être la risée des gens de là-bas, elles enferment leurs filles, et contrôlent leur virginité.

Enfin, toute la famille se retrouve autour de cet enjeu commun, les hommes assoient eux aussi leur autorité, faisant pression sur des mères qui n’ont que les filles pour retrouver une autorité parentale confisquée.

Au nom de la « mariabilité » des filles, on fouille dans leur sac, au passe au crible tous les faits et gestes de ces dernières. Un jour, une mère catastrophée, au bord des larmes, est venue me voir. Elle s’inquiétait, sa fille avait un retard de règles. Intriguée, je lui demande comment elle le savait. Elle m’explique avec une certaine fierté, qu’elle savait tout de sa fille. Pour les règles, elle demande à sa fille de lui donner les serviettes hygiéniques, pour que l’adolescente sache que sa mère est au courant du moindre ébat amoureux. Elle m’affirme que sa fille la remerciera le jour de son mariage quand elle sera honorée par son mari et que tous sauront qu’elle est restée « pure »!

…Spoliées de leur corps, ce corps qui n’est que la propriété collective de toute la famille…

On conditionne les filles dès le plus jeune âge à l’obéissance. L’exigence parentale frôle l’obsession. Plus tard, elles seront des épouses modèles. Soumises comme il se doit au mari. Un patriarche qui remplace un autre. Elles auront des enfants et, qui sait, peut-être prendront-elles conscience de la vie qui leur a été volée et peut-être la chaîne de reproduction du schéma familial s’arrêtera-elle! Mais pour cela il faut des moyens de prévention!

Les filles issues de l’immigration (sans vouloir généraliser) subissent de plein fouet les coutumes des pays d’origine. Les parents s’organisent autour du baromètre de « mariabilité » des filles. L’hymen en étant le seul garant, on resserre l’étau sur les filles, on contrôle les sorties, on leur interdit d’avoir une sexualité. Elles sont spoliées de leur corps, ce corps qui n’est que la propriété collective de toute la famille, ce corps qui a ce pouvoir énorme, cette capacité à déshonorer toute une tribu. Les garçons ont là une occasion d’exercer leur « virilité ».

Les petits frères ont eux aussi des droits sur ce corps, ils ont même le devoir de préserver ce bien précieux qu’est ce petit bout de peau qui génère tant de souffrance. Le contrôle des filles permet aussi à la famille de transmettre aux garçons les principes de la « virilité » au moyen de l’exercice de l’autorité. Le garçon doit faire preuve très tôt d’autorité. On lui délègue le rôle de surveillant. Il devient responsable de sa sœur, de sa cousine. Cette délégation peut s’étendre à la voisine. Le tout sous couvert de préserver l’honneur de la famille. Un honneur qui est bien fragile. Je me suis toujours posé la question du devenir des filles qui naissent sans hymen! Et qu’en est-il de l’honneur de leur famille?

Le garçon, fierté de beaucoup de familles, a quant à lui le droit de sortie, son domaine c’est la rue. Il faut bien qu’il apprenne à se mesurer à ses pairs. Il faut bien qu’il se prépare au monde. S’il a des conquêtes, c’est une preuve supplémentaire de cette « virilité » tant encouragée. Les garçons exercent donc leur domination sur les filles sous les applaudissements des adultes.

Le discours racialiste renforce le conservatisme

Au nom du respect des cultures, à force de prétendre qu’il existe une ségrégation institutionnelle et que la société se divise en blancs et en indigènes, on a créé un réel fossé qui ne cesse de s’agrandir entre la volonté d’intégration de certains et l’ancrage dans les traditions communautaires, faisant fi des lois en faveurs des droits des femmes.

En réalité, il s’agit d’une tentative de substitution de l’identité de l’individu-citoyen par le sujet islamisé, qui serait affranchi de l’aliénation à l’occident. Cette théorie est opposée à l’universalisme des droits fondamentaux, à la citoyenneté, à la sécularisation ou au modernisme.

Pour toutes ces raisons, une révolution pour les droits des femmes est nécessaire dans les cités.

Pour toutes ces raisons, la place des femmes dans les cités, leurs conditions de vie, le rapport aux us et coutumes, le rapport au pur et à l’impur, au halal et au haram (le licite et l’illicite), ainsi que les rapports familiaux et comment est organisée l’éducation des filles doivent aujourd’hui être au cœur de la politique de la ville.

Publié le 05 avril 2016

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